À La Traversée, 16 % des demandes d’aide liées à la violence sexuelle reçues au cours des trois dernières années proviennent d’hommes. Bien qu’ils soient moins nombreux que les femmes à solliciter nos services, ils représentent tout de même près d’une personne sur cinq. « Les hommes font face à une double contrainte, explique en entrevue Emmanuelle Despaties Nguyen, sexologue clinicienne et psychothérapeute à La Traversée. Les standards masculins traditionnels découragent le recours au soutien, alors que le processus de guérison implique souvent de reconnaître sa vulnérabilité et d’exprimer ses émotions – des compétences moins valorisées chez les hommes. »
Voici quatre mythes répandus qui illustrent cette réalité, ainsi que ce qu’en disent la recherche et l’expérience clinique.
Un homme ne montre pas ses émotions, sauf la colère.
Réprimer ses émotions ne les fait pas disparaître
Les hommes ressentent une gamme complète d’émotions, comme tous les êtres humains. Toutefois, dès un jeune âge, les garçons apprennent souvent qu’il leur est moins bien vu d’exprimer certaines d’entre elles.
« Parmi les émotions difficiles, comme la tristesse ou la déception, la colère est généralement la plus socialement acceptable chez les hommes, observe Emmanuelle Despaties Nguyen. C’est cohérent avec d’autres normes masculines traditionnelles, telles que rester fort et être assertif. »
Or, refouler ses sentiments peut mener à une accumulation de frustrations et de tristesse[1], voire des réactions disproportionnées ou des comportements plus explosifs[2]. « Reconnaître que les émotions sont légitimes, savoir les nommer et les ressentir contribue à développer l’autocompassion et à renforcer l’estime de soi », poursuit la psychothérapeute.
Cette reconnaissance peut contribuer à briser le silence et à faciliter la recherche d’aide, pour soi-même comme pour d’autres hommes.
Des réactions physiques indiquent une forme de désir.
Certaines réactions physiologiques sont incontrôlables.
La stimulation physique lors d’une agression sexuelle peut déclencher une érection, voire une éjaculation, indépendamment de l’état mental ou émotionnel de la personne abusée[3].
« Même en état de choc ou de détresse, le corps peut réagir aux contacts sexuels, insiste Emmanuelle Despaties Nguyen. En aucun cas une réaction physique ne signifie le consentement ou le plaisir. »
Mieux faire connaître les notions de consentement et les réactions involontaires du corps peut aider à déconstruire cette fausse croyance. Une éducation à la sexualité en milieu scolaire adaptée à l’âge et qui aborde les limites personnelles, le respect et les stéréotypes de genre peut également contribuer à l’évolution des mœurs.
Un vrai homme ne se serait pas laissé faire.
Chaque personne réagit à la menace différemment et de manière imprévisible.
Face à un danger ou à un stress intense, l’instinct de survie se met en branle. On pense généralement aux réactions de combat ou de fuite. Or, certaines personnes figent[4] ou encore, se soumettent par crainte d’une violence plus grande.
« Le cerveau réagit automatiquement : c’est hors de notre contrôle et ça peut différer d’un individu à l’autre, de même que d’une situation à l’autre », ajoute Emmanuelle Despaties Nguyen.
De plus, les agresseurs·ses peuvent recourir à des stratégies visant à créer un rapport de pouvoir ou une situation de vulnérabilité qui limite les capacités à se défendre. L’absence de résistance ne remet donc pas en question le courage, la force ou la valeur de la personne victime.
Les gestes commis par des femmes contre des hommes ne sont pas des « agressions sexuelles », mais plutôt des « comportements déplacés ».
Certains termes contribuent à banaliser la violence sexuelle exercée par des femmes sur des hommes.
Dans certaines enquêtes de victimisation, jusqu’à 40 % des hommes qui déclarent avoir été victimes d’agression sexuelle rapportent que l’agresseur·se était une femme[5]. Pourtant, le langage employé dans la sphère publique pour décrire ces gestes est souvent plus léger qu’en situation inverse. Des actes qui seraient qualifiés d’agressions sexuelles lorsque commis par des hommes sont davantage présentés sous forme « d’amourachement » ou « d’inconduite » quand ils sont perpétrés par des femmes.
« Ce mythe est intimement lié aux stéréotypes de genre qui dépeignent les hommes comme étant toujours intéressés par le sexe, et les femmes, moins susceptibles de faire preuve d’agressivité », observe Emmanuelle Despaties Nguyen.
Il en résulte que les actes de violence sexuelle commis par des femmes risquent davantage d’être minimisés ou banalisés, d’entretenir une forme de honte chez les hommes agressés et de perpétuer le silence[6]. Des hommes ont de la difficulté à se reconnaître comme « victimes », ce qui peut retarder la dénonciation ou la recherche d’aide. Le vocabulaire utilisé pour parler de la violence sexuelle devrait être cohérent, quel que soit le genre des personnes.
« Comme société, élargissons notre conception de la masculinité et cessons de projeter des attentes désuètes sur les garçons et les hommes, appelle la psychothérapeute. Faire preuve d’empathie, se montrer vulnérable et savoir demander de l’aide méritent d’être valorisés au même titre que le courage et la résilience. »
Comment se déroule une démarche d’accompagnement à La Traversée ?
La Traversée est un centre de soutien psychosocial et de psychothérapie qui accompagne les personnes de la Montérégie vivant avec des troubles de santé mentale consécutifs à de la violence sexuelle.
L’accompagnement se déroule de la même façon pour les personnes de tout genre :
Entrez en contact avec notre équipe, pour vous-même ou pour une personne concernée.
- Des intervenantes psychosociales évaluent les besoins et les impacts propres à chaque personne.
- Une trajectoire personnalisée pouvant comprendre de la psychothérapie, de l’accompagnement psychosocial et des démarches sociojudiciaires est proposée.
- Des intervenantes offrent du soutien, des ressources spécialisées et des réponses à vos questions tout au long de la démarche, y compris en l’attente de certains services.
Références
[1] Godbout, N., Canivet, C., Baumann, M., Brassard, A. (2019). Hommes victimes d’agression sexuelle, une réalité parfois oubliée. Dans J.-M. Deslauriers, M. Lafrance, & G. Tremblay (Eds), Réalités masculines oubliées (pp. 243-261). Québec, : Presses de l’Université Laval. https://www.researchgate.net/publication/399239868
[2] Brassard, A., Darveau, V., Péloquin, K., Lussier, Y., et Shaver, P. R. (2014). Childhood sexual abuse, adult attachment, anger management, and intimate partner violence in a clinical sample of men. Journal of Aggression, Maltreatment, and Trauma, 23(7), 683-704. https://www.tandfonline.com/doi/abs/10.1080/10926771.2014.933464
[3] Forget, A.-A., Vandervoort, M., & Lalumière, M. L. (2024). University students’ perspectives on physiological sexual arousal in victims of sexual assault: The role of gender and rape myths. The Canadian Journal of Human Sexuality, 33(3), 340–356. https://doi.org/10.3138/cjhs-2024-0021
[4] Haskell, L., & Randall, M. (2019). L’incidence des traumatismes sur les victimes d’agressions sexuelles d’âge adulte (Partie II – L’incidence neurobiologique du traumatisme sur le cerveau). Ministère de la Justice du Canada. https://www.justice.gc.ca/fra/pr-rp/jr/trauma/p3.html
[5] Cortoni, Franca, Babchishin, Kelly M. et Rat, Clémence (2016). “The proportion of sexual offenders who are female is higher than thought”. Criminal Justice and Behavior, 44(2), 145-162. https://doi.org/10.1177/0093854816658923
[6] Gagnier, C., et Collin-Vézina, D. (2016). The disclosure experiences of male child sexual abuse survivors. Journal of Child Sexual Abuse, 25(2), 221-241. https://www.tandfonline.com/doi/full/10.1080/10538712.2016.1124308